| Biographie
Moi, Jean Evrard, né à Muno le 29 mai 1913, j’ai,
à cause de la guerre, passé mon enfance dans ce
village qui, avec Attert, matérialise la limite
entre l’Ardenne et la Lorraine belge. Mon père,
depuis 1910 garde-train au dépôt d’Arlon
après une carrière de sous-officier avait
rejoint son régiment de Carabiniers dès le 4
août 1914.
Ma mère, poussant depuis Florenville la
voiturette où je dormais sous l’écrasant
soleil du plein été, était retournée chez ses
parents. J’ai conté ces avatars de ma prime
enfance dans un conte intitulé Le dernier
Train et qui est le premier d’une
longue série que je voudrais bien publier un jour
sous le titre Contes de Noël, Contes d’aventures,
Contes d’Amour. Souvent un souvenir me
revient que je concrétise en un récit; il prend
sa place à la suite des autres. Pour aujourd’hui,
j’ai noté : Souvenirs et Regrets au sujet
de Leuven. Avec l’âge, c’est
fantastique comme la sarabande des aventures
passées remonte et impose le texte qui
perpétuera la leçon. Que tu te souviennes, vieux
Jehan le Lorrain, qu’un matin de 1946 tu as
peut-être sauvé l’hôtel de ville de la cité
universitaire, où une canalisation électrique à
haute tension s’était rompue, et s’éveillent
tes regrets - ta rage aussi - que vous autres
wallons l’on vous en ait chassés. Pour ceux de
ta région, tu tiens compte exact des coups de
pieds au cul.
Après l’école gardienne à Muno chez Melle
Germaine et les primaires à Arlon chez les
maristes et à l’Institut des Frères des Ecoles
chrétiennes de Bertrix, tu entras en 1926 à l’Ecole
des Pupilles de l’Armée. Tu y trouvas pour
professeur de français un autre Gaumais qui y
faisait timidement ses débuts. Vous le surnommiez
Minou et le chahutiez en miaulant, inconscients de
la valeur de l’enseignements qu’il vous
distillait. Maurice Grévisse te rejoignit plus
tard à l’École des Cadets de Namur où s’élabora
brillamment son Bon Usage, source de célébrité
que la mort récente vient encore d’amplifier.
Tu avais entre-temps passé un an au douzième de
ligne à Liège. Petit caporal de seize ans, tu
avais crevé dans le sable brûlant du camp de
Beverloo et sur les routes interminables des
marches forcées. Mais tu t’étais accroché à
l’étude du flamand où se situait le seul
échec de ta courte carrière. Après les trois
années namuroises dont tu gardes un souvenir
vivace en raison de tes exhibitions sur les
terrains de football et de tes succès d’études,
tu forças en 1933, la porte des armes spéciales
(polytechnique) de l’École Militaire.
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Fort
en mathématiques aussi bien qu’en littéraires,
tu te classas treizième sur neuf cents candidats
avec quelques cotes brillantes notamment en
histoire et en français. Ton vieux maître
Marneffe avait modelé votre esprit à coups d’exemples
classiques, romantiques ou réalistes, adoucissant
de poésie la rigidité syntaxique de Maurice
Grévisse. Vous deveniez des as au moment où
montaient les périls. Adressant ses adieux à ses
derniers disciples, Monsieur Marneffe pleurait à
chaudes larmes. Sur une pensée de Loti, il vous
exhortait à faire votre devoir comme ceux de
quatorze «en casoar et gants blancs». Pas un ne
se rebiffait contre ces perspectives inhumaines.
Terminé le lustre d’Écoles Militaires et d’Application,
nous entrâmes sans transition dans la guerre.
Pied de paix renforcé de l’invasion de la
Tchécoslovaquie et des accords de Munich, alerte
à la réunion de l’Autriche, mobilisation au
forcement de la Pologne par les ogres associés,
toutes troupes consignées lors de l’envahissement
du Danemark et de la Norvège, ce n’est que le
dix mai quarante que tu pus étaler tes qualités
d’artificier et d’artilleur. De ton fort de
Battice, tu arrosas la région de projectiles,
obtenant le résultat escompté par cette
interdiction : forcer l’ennemi à passer autre
part !
Avec la mort, il passa où on ne l’attendait
pas, bourrant ses panzerdivionen dans la percée
de Sedan et fonçant vers la Manche pour vous
boucler dans une énorme nasse. Sur ordre, tu fus
prisonnier de guerre; durant cinq ans, tu cherchas
la faille dans les réseaux de barbelés, tuant le
temps en études et en méditation. «Une guerre n’est
jamais finie pour celui qui l’a fait»
prétendait Malaparte. Pour ne pas toujours devoir
répéter ton histoire jusqu’à en devenir
radoteur, tu couchas sur papier tes réminiscences
de ces temps de violence...
Jean Evrard est décédé le 18 août 1996.
Pseudonyme : Jaël.
Bibliographie
- On capitule à l’aube,
mémoires de guerre, Éd. Cantrin, Bruxelles,
1950.
- Jusqu’à l’heure H ou la Légende
des temps, épopée, Éd. du Plomb, Dison,
1957.
- Thomas Signorel, roman
historique, Éd. du Scorpion, Paris, 1958.
- Les déboussolés, roman, Éd.
L’Amitié par le Livre, Besançon, 1975.
- Crin d’or, nouvelle, Éd. La
Dryade, Virton, 1979. |